« Argument contre l’existence d’une vie intelligente dans le cône sud », c’est une quête de sens politique engagée par quatre étudiants qui organisent un attentat dans plusieurs universités d’Amérique du sud. Mais, c’est avant tout, comme le manifeste Erica, l’expérience du vertige qui n’est pas tant la peur même du vide, que la peur du fait de sauter et de sa capacité à le faire. Au-delà de l’action de faire le mal, ce dont chacun a pleinement conscience, c’est l’idée de l’accomplissement de ce mal qui est en jeu dans cette pièce magnifiquement produite par In Carne. En effet, la capacité de chacun des personnages à passer à l’acte, à appréhender la violence de la lutte, est mise à rude épreuve.

La complexité et la gravité de la décision de tuer se traduit par l’oscillation du comportement des personnages qui s’accaparent le décor, l’enjambent, s’y heurtent, dans le tourbillon envoûtant de leurs déplacements. Si Manuel surmonte l’étagère pleine de livres qui trône au fond de la scène lorsqu’il raconte la naissance de son enfant, c’est qu’il atteint le paroxysme de sa réflexion sur les raisons de la révolution. Ce moment est le point culminant du cheminement des étudiants, celui où Manuel prend conscience que la révolution est inhérente à la vie même.

Il y a aussi un peu du héros romantique dans cette pièce. Mateo se prend l’espace d’un instant pour le Lorenzaccio de Musset que l’Humanité a souillé et brisé jusqu’aux os. L’esprit du Che Guevara, la place prépondérante de la figure maternelle, la thématique ambivalente du cauchemar et du rêve, les multiples références à des figures politiques disparues, un passé qui hante, l’omniprésence de l’enfance, période où le point de basculement s’opère… toutes ces dynamiques qui traversent la pièce donnent naissance au brillant tiraillement éprouvé par les personnages.

Manifeste de la puissance de vivre de ces jeunes qui ne veulent pas mourir mais vivre mieux, l’humour est la première arme de leur bataille politique aux fondements encore ineffables. Ici l’humour domine ; il provoque le vertige du spectateur qui appréhende la limite entre la gravité de la situation et de la décision de ces parents uruguayens éminemment responsables d’une part, et la légèreté avec laquelle ils composent leurs plans, tantôt déguisés, tantôt en possession de jouets pour enfants, d’autre part. Remarquable paradoxe.